Les cabinets d'Ambleville et leur histoire au XVIIème siècle
C'est au XVIème siècle que le meuble en cabinet apparaît en Europe, en France et principalement en Allemagne,
en Italie à Florence, Naples et Rome et en Espagne avec ses bargueno exposés dans toutes les grandes maisons. D'ailleurs dès le siècle précédent il existait des coffres avec abattant dissimulant des tiroirs . Alphonse V , roi d'Aragon, lors de son inventaire en 1424 en possédait quatre. Le cabinet a toujours été posé sur une table devenu piètement. En 1610 Pyrard de Laval, dans ses chroniques parle de cabinets importés des Indes et du Japon "à la mode de ceux d'Allemagne".
A cette époque, c'est un meuble nouveau et ce qui est curieux intrigue et plaît.

Au XVIème siècle c'est d'abord une armoire qui servait de meuble de rangement, puis avec l'évolution de la curiosité, de meuble de "collectionneur" rempli de tiroirs fermant à clef et contenant les curiosités ramenées
du monde. Il devient au XVIIème meuble d'apparat affichant le goût et la fortune de son possesseur. On achète un cabinet comme on achète un tableau. Ce meuble de collectionneur trouva naturellement sa place dans les cabinets des palais et châteaux d'où leur nom. Ils étaient fabriqués par des artisans spécialisés qui, pour leur riche clientèle, employaient de nouveaux matériaux tel l'ébène, l'écaille et l'ivoire. L'ébène était un bois très couteux, les menuisiers d'Augsbourg marquaient "EBEN" sur leur meuble pour indiquer la différence avec les cabinets en poirier noirci fabriqués à Munich.
Ainsi qui disait cabinet d'ébène disait cabinet d'Allemagne, signe de qualité. L'ivoire était utilisé comme l'ébène, en placage d'une épaisseur de plusieurs millimètres; Baumgartner, en
1646
a
signé deux cabinets exécutés
pour Maximilien de Bavière. En Italie, vers 1550 les cabinets dit "Stipo" en forme de secrétaire, fabriqués en Lombardie ou à Venise, en noyer, comportaient un intérieur imitant les façades d'édifices Renaissance avec de multiples tiroirs et subtils secrets. L'un d'eux aux armes Farnèse est conservé au Victoria & Albert de Londres.
Un cabinet en ébène et ivoire, sans doute allemand, en tout cas très influencé par l'Italie, passé en vente publique le 17 mai 2000, orné de 12 plaques d'ivoire gravées des exploits de Charles Quint d'après les gravures de Dirk Coornhert de 1555. A Naples certains cabinets présentent un décor très similaire.
En France l'emploie de l'ébène par ces artisans spécialisés identifia ce nom à leur travail d'où l'ébéniste qui perdura jusqu'à nos jours. C'est le premier meuble plaqué et on peut dire que ce type de cabinet est né en France. Grâce à l'édit de Nantes, les menuisiers en ébène de la religion réformée s'installèrent à Paris où la clientèle était riche et importante. Henri IV avait établi un certains nombre de ces artisans au Louvre ou 27 logements avaient été créés dans la galerie du bord de l'Eau dans le but d' éviter ces importations très couteuses. Un ébéniste du nom de Laurent Septarbes était spécialiste au Louvre de ces meubles dès 1608, il occupait le quinzième logement, selon Lunsingh Scheurleer, il est considéré comme le premier de ce genre, il est mort en 1624. De même Pierre Boulle, fils de David Boulle est établi dans le logement n°6 . Un autre, l'un des premiers répertoriés, Philippe Boudrilet, menuisier en ébène ordinaire du Roi est établi au faubourg St Antoine en 1635. Sur un tableau de Franken avec un intérieur de cabinet on voit des monnaies, jetons, des coquillages, des papiers, bijoux, orfèvreries... Une gravure de 1638 de Claude du Molinet représente le cabinet de la bibliothèque de Ste Geneviève, avec les cabinets les uns à coté des autres, vases, peintures et gravures suspendues au dessus, une galerie de portraits en corniche.
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De même on peut citer plusieurs menuisiers en ébène à Paris dont : Pierre Baudi, menuisier en ébène au faubourg St Antoine, Jan Bolt, compagnon menuisier de la veuve Senapre, Laurent Felzs, Adriaan Garbrant établi au faubourg St Germain, rue Guisarde, Pierre Gole, établi comme son beau-Père au faubourg St Germain, Jean de Jardeyns, menuisier du Roi en ébène, Jean La Mair, établi rue St Honoré, Pierre Lallemant, Jean Herman, menuisier du Roi en ébène, établi rue des Blancs-Manteaux, Jehan Senapre au faubourg St Honoré, Laurent Septabres, menuisier faiseur de cabinets, Gaspard de Smet, maître ébéniste rue de Richelieu.
Le cabinet français, par rapport au cabinet d'Allemagne est destiné à être appuyé contre un mur, il n'est pas plaqué au revers, il s'ouvre par des vantaux, jamais par un abattant, et son piètement est assorti. Sa corniche surmonte une frise qui comporte ou non des tiroirs. L'intérieur comporte au milieu deux portes découvrant un caissson, et de part et d'autre des tiroirs sur cinq ou six rangs. En 1641, on commande à Pierre Lallemant, menuisier en ébène, un cabinet d'ébène avec "une table se tirant par le dedans" ou tout simplement une tirette. Sa mode va durer pendant 50 ans environ. L'ébène sera surplanté par les nouveaux matériaux dont l'écaille vers le milieu du siècle, les bois de couleur et l'ivoire et les pmierres dures. Déjà certains dressoir vers 1650, de l'école de Lyon, avaient un décor de perspective d'architecture Renaissance, d'arcatures et de superposition de colonnes.
Vu le succès et la mode de ces meubles il fallait patienter entre quatre et sept mois selon le modèle commandé. Les dimensions classiques étaient généralement entre
1m
60 et
1m
80 de large et de autour
de
2 m
de haut.
Un
cabinet d'ébène variait entre
200 livres
et
2500 livres
, prix considérables, soit aux environs d'un million d'euros, en poirier noirci son prix était ramené entre 50 et
200 livres
; l'ébène, bois exotique coutait tellement cher que Madame le Bugle, cliente de Laurent Lelzt, menuisier en ébène commandait son cabinet en utilisant un poirier de son jardin. A la mort de Pierre Boulle les neuf cabinets de son atelier étaient estimés entre 70 et
240 livres
, sa
successsion était importante, on peut penser qu'il en avait fabriqué un grand
nombre. Parmi ses nombreux concurents il faut citer Jean de Milleville,
ébéniste ordinaire de
la
Reine Anne
d'Autriche, il est considéré comme le
prédécesseur de Pierre Gole. A sa mort en 1654, il avait huit cabinets
d'ébène, dont trois inachevés dans sa chambre, l'un orné de panneaux d'écaille.
L'exemplaire le plus précieux était estimé
841 livres
, porté par un piètement d'ébène toujours en nombre pair. Pierre Gole arrive à Paris en 1640 et devient l'apprenti d' Adriaan Garbrandt épouse l'une de ses filles et lui succède.
Chaque ébéniste faisait appel à ses graveurs et des sculpteurs. Mais il est prouvé, grace aux archives que certains ébénistes n'étaient pas les auteurs des bâtis. Certains clients demandaient la reproduction d'un cabinet vu chez un parent ou relation.
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Vers 1670, une peinture conservée au palais Pitti à Florence représente la galerie de la marquise de Montespan avec deux cabinets , probablement en laque du Japon, semblables à la paire dite du Dauphin, conservée au Louvre.
Daniel Alcouffe, célèbre conservateur en chef du département mobilier du musée du Louvre et spécialiste du cabinet, les a classé en trois périodes selon l'évolution de leurs décors. D'abord sur les vantaux, un compartiment octogonal, parfois carré ou polygonal. Si le décor central est sculpté en relief, des compartiments plus petits en réserve, occupent l'espace latéral, bordés de moulures ondées. Les cotés sont gravés. Dans un deuxième temps, la bordure ondée latérale perd de plus en plus son coté d'encadrements important pour un rôle secondaire au profit de la scène centrale. Dans la dernière période la partie sculptée prend le pas sur la partie gravée, le cabinet devient architectural et très"Louis XIV". Le coût devenait de plus en plus élevé car les scènes sculptées prenaient de plus en plus d'importance et l'ébène valait toujours très cher, mais la mode a toujours était là.
Déjà lors dans l'inventaire des meubles du Roi en 1663, on ne trouve plus de cabinet en ébène, ceux-ci étant complètement démodés, tandis que lors de l'inventaire de Mazarin en 1661 parmi les 87 il y en avait plus de
50 en ébène. Lors du décès de la maréchal d'Estrées, née Marie de Béthune il est inventorié rue du Temple, parmi des tapisseries et autres meubles deux cabinets dans la même pièce : dans une chambre joignant la salle haute "item un grand cabinet d'Allemagne d'ébeyne à deux guichets et trois tiroirs garny de son pied de mesme bois prisé quatre cent livres" et en suivant " item un au. moyen cabinet aussy debeyne garny de son pied de mesme bois à deux guichetz et d'une layette coulisse garni de serrures fermant à clef et paint au dedans prisé six vingt livres cy"
Lors
d'un autre inventaire chez un ébéniste du nom de Guillemart en 1687, on note
"Deux vieux cabinets de bois d'ébène noir pour
30 livres
". Sous Louis XV, plusieurs ventes furent organisées par le Garde Meuble de la couronne. La première en 1748, puis deux en 1751 et enfin une dernière en 1752. Ce fut Fontanieu, intendant du garde meuble qui émit cette idée, hélas très néfaste pour notre patrimoine, mais ce qui était démodé à l'époque, ces meubles étaient considérés comme "hors service ou d'usage" et n'intéressaient plus personne.
Parmis les cabinets, on vendit plusieurs fastueux cabinets de Louis XIV, dont
un orné de pierres dures de Florence pour
351 livres
, somme dérisoire quant au prix d'achat. Un autre cabinet de Boulle d'une suite de trois ornés de miniatures, un autre grand cabinet en marqueterie de fleurs sur fond d'ivoire, vendu avec deux paires de guéridons et deux autres cabinets faits pour exposer les vases en cistal de roche et quelques meubles moins spectaculaires fournis à Louis XIV par Golle et Gaudron. Il est important de noter, que les meubles en marqueterie de Boulle eurent très peu de succès, c'est ainsi que deux bureaux en marqueterie de cuivre et d'étain livrés par Golle en 1677 estimés
55
livres
sont vendus
122 livres
, mais
personne n'enchérit sur un grand cabinet en marqueterie Boulle estimé
81 livres
et vendus à
la vente suivante avec un bureau du même genre pour
37 livres
. Cette vente
avait une estimation de
65.894
livres
et une adjudication de
139.235 livres
. Il faut songer que pendant 20 ans, jusqu'en 1680, 46 cabinets avaient été fabriqués aux Gobelins et livrés à
la Couronne et seulement 6 durant la décennie suivante, pour disparaitre vers 1690. La manufacture des meubles de la couronne aux Gobelins sera fermée, conséquences de la guerre de la Ligue. En
1746, il existe au palais du Louvre une pièce,
précédant la salle de bal d'Henri II, contenant 80 cabinets et armoires en
mauvais état. Ils feront parti des ventes du garde meuble, décidées par le
garde meuble de Louis XV. Certains seront offerts en présent. En 1751, il y
eu deux nouvelles ventes du mobilier "passé de mode " de Louis XIV
dont 24 cabinets, 10 tables,
2
pieds
de table en bois doré, divers meubles en
marqueterie de Boulle, 1 scabellon en ébène, 2 cabinets d'orgues en ébène et
un vieux clavecin, l'ensemble fut estimé entre
4419 livres
et
6761 livres
, la vente
rapporta
14628 livres
. La presque totalité des acheteurs étaient des marchands ou des ébénistes qui dépecèrent les meubles pour adapter les décors au goût du jour, comme Dubois, ébéniste du temps et Carlin qui travaillait pour les marchands-merciers. lls les utilisèrent en décoration. Une commode conservée à Buckingam Palace, exécutée pour une actrice, est ornée de panneaux de pietra dura à décor de fruits et provenant d'un cabinet de Louis XIV. Du même ébéniste un secrétaire, maintenant au Louvre, est orné de quatre panneaux en mosaïque de marbre de paysages de villages de bord de mer, voir les réutilisations des plaques dures. Comme le disait très justement Sacha Guitry: "La mode se démode", et il est toujours incroyable de penser de nos jours, que deux cabinets que Louis XIV avait payé
3.300 livres
sont
revendus
33 livres
,
et il a fallut rajouter une pendule de nuit!!!!
Les deux plus anciens cabinets, l'un en cèdre avec le buste d' Henri IV,
acquis par Lazarre-Duvaux pour la somme de
51 livres
, l'autre en
bois du brésil au chiffre de Louis XIII pour
30 livres
. C'est tout
dire !!!!
Un
autre cabinet vendu à
La
Hoguette
pour
1100 livres
, orné de figures en bronze doré
et de colonnes en marbre et albatre exécutés par Golle pour Mazarin dit
"Cabinet des Rois", avec des bustes en bronze doré des rois de
France et de miniatures des exploits de Louis XIV. Le cabinet du soleil et
celui des 12 signes" furent adjugés
2600 livres
à Joubert
et
1270 livres
à
La Hoguette. Les
deux cabinets de Cucci des Gobelins furent adjugés
3201 livres
au marchand Lemaignan, puis partirent en Angleterre et furent acquis en 1824 par le 3ème duc de Northumberland dont les descendants les ont toujours conservés dans leur château d'Alnwick.
Ceux ci ne reviendront au gout du jour qu'au XIXème siècle avant de retomber dans l'oubli, puis grâce à Daniel Alcouffe et au livre de Th. Lunsingh Scheurleer sur Pierre Gole, ébéniste de Louis XIV, le cabinet renaît. |